Que nous arrive-t-il ?

Je suis Séfarade, ma famille vient de Tunisie, de Tunis même.

Au fil du temps, j’ai fait un triste constat : peu à peu, nous, Juifs Séfarades de Tunisie et d’Algérie, nous disparaissons. Et si nous ne faisons rien, bientôt, il ne restera rien de notre Histoire.

Notre situation est à l’image de la synagogue de la ‘Hara…

(cliquez sur les images pour obtenir leurs tailles originales)

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… délabrée, abandonnée, dévastée…

Certains m’ont dit « N’y pense pas, tout ça, c’est du passé. On est tous en Israël et nous parlons l’hébreu maintenant… »

Pourtant les Ashkénazes ont su conserver leur patrimoine, certains continuent de parler le Yiddish au sein de leur communauté, en Israël, comme en dehors, portent leurs vêtements traditionnels, ceux de leurs rabbanim… Personne ne le leur a reproché.

Les séfarades originaires du Maroc ont su défendre leur culture, le Ladino est encore parlé dans certaines de leurs communautés, le Ladino est encore souvent enseigné, ils ont su insérer la Mimouna parmi les fêtes israéliennes, les Juifs originaires du Yémen continuent de porter leurs peyot (tout comme les Ashkénazes, d’ailleurs) et les chants traditionnels retentissent de leurs synagogues en Israël, … Personne n’a tenté de les leur faire oublier.

Mais nous, Juifs de Tunisie ou d’Algérie, notre culture, qu’en avons-nous fait ? Nous avons délaissé nos vêtements traditionnels pour adopter le vêtement occidental, nous avons oublié notre dialecte, le Judéo-arabe, notre culture, même lorsque l’on parle en Israël des dialectes parlés par les Juifs, on cite le Yiddish pour les Ashkénazes et le Ladino pour les Séfarades… oubliant complètement que le Ladino n’était parlé qu’au Maroc. Dans les autres pays d’Afrique du Nord, nous parlions le Judéo-arabe.

« Ya Rabbi ‘hèn ! » signifie, par exemple « Mon Dieu, accorde moi ta miséricorde », s’emploie généralement pour dire « Mon Dieu, aide-moi ! » (Rabbi = mon Maître, ici, Dieu. Rabbi tire ses origines de l’hébreu qui a donné aussi le mot « rabbin » ou « rav ». ‘Hèn = la miséricorde. Ce mot est aussi de l’hébreu.  » Sim Chalom Tova Ouvrakha, ‘Haïm  ‘Hèn  Va’Héssed, Tsédaka Vé Ra’hamim ‘Alénou Vé’Al Kol Yisraël ‘Amékha » prononce-t-on lors de la ‘Amidah, plusieurs fois par jour, tous les jours de la semaine ET le Chabbat.

« Chkoun ada ? » Cette expression signifie « Qui c’est çui-là ? »

« Chnou ada ? » = « Où est-ce ? »

Et autres expressions comme  » ‘Het tnin tlèteh » ce qui se traduit mot à mot par « Un (mur), deux, trois ». Cette expression s’emploie pour dire qu’on est coincé, qu’on ne peut rien faire, qu’il n’y a aucune possibilité de s’en sortir. L’idée renvoie à un cercueil dans lequel on ne peut plus bouger car les planches / murs nous entourent : 1 à droite, 1 à gauche et 1 au-dessus.

ou encore « Ya ‘hasra ! » = « Aaah, c’était le bon temps ! »

« Mabrouk ! » = « Félicitation ! Mazal tov ! »

« Ya ch’ha ! » = « Le ch’ha ! » (le ch’ha est un personnage d’histoire drôle judéo-arabe qui choisit toujours la manière la plus compliquée pour faire quelque chose de très simple)

« Sa’ha ! » = intraduisible. Quand quelqu’un est content et qu’on est content qu’il le soit, on lui dit « Sa’ha ! »

« Trisch ! » = « A tes souhaits ! » quand quelqu’un éternue.

« El mout fi denya » = « Je préfère mourir », se dit quand une catastrophe nous tombe dessus et que l’on est désespéré

« Walieh ! » = « Mon Dieu ! »

Il y a quelques expressions comme celles-là que ma grand-mère (Z »L) disait. Mais même elle qui est née et a vécu à Tunis, où elle a rencontré son mari et a eu avec lui ma mère et ma tante avant d’aller s’installer en Algérie, puis en France, elle ne savait pas parler le Judéo-arabe. En Tunisie, elle parlait essentiellement le français, avec quelques mots de Judéo-arabe.

J’ai connu toute ma vie ma grand-mère (Z »L) depuis mon enfance en train d’utiliser ces expressions. Dans les dernières années de sa vie, elle n’en utilisait plus une seule.

Et il n’y a pas que le Judéo-arabe… Nous avions nos coutumes : la Se’oudat Yitro (la fête des garçons), Roch ‘Hodech El Bnat (la fête des filles), nous avions nos plats (le msoki, la pkeïleh, le makoud, etc…), etc… Où tout cela est-il passé ? Chnou ada ??

Le pire n’est pas qu’on ne sait pas où cela est passé, le pire c’est que personne ne se bat pour le faire revivre !

Je ne peux pas oublier, je ne peux pas accepter de voir que nous disparaissons sans même défendre notre culture et nos traditions alors que tous les autres le font !

Qu’attendons-nous pour exister fièrement, maintenant que tout devrait nous être possible ? Qu’attendns-nous pour faire revivre nos coutumes, notre dialecte, nos traditions ?

‘Ami Artsi עמי ארצי

 

6 thoughts on “Que nous arrive-t-il ?

  1. Triste constat.
    Je t’invite à lire l’ouvrage de mon ami Jean-Pierre Lledo  » le Monde arabe face a ses démons  » (nationalisme, islam et Juifs) chez Armand Colin.
    Jean-Pierre Lledo, né en 1947 à Tlemcen, est originaire d’Algérie depuis 26 siècles par sa mère juive, et depuis quatre générations par son père d’origine espagnole. Il a dû quitter l’Algérie en 1993, suite aux menaces islamistes.
    Réalisateur de cinéma, ses derniers films sont tous consacrés à l’échec du rêve d’une Algérie indépendante et multiethnique. Son dernier film Algérie, histoires à ne pas dire a été interdit en Algérie en 2007, et le demeure.

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    1. Je te remercie, Dov, je me procurerai ce livre et le lirai. Mais je ne vois pas le rapport avec mon article… A moins que ça ne soit en réponse aux photos de la Synagogue de la ‘Hara… Tu pourras sans doute m’éclairer. Cela a-t-il un lien ou est-ce un conseil indépendant ? J’ai aussi une série de livres et des documents sur la situation des Juifs en pays arabisés, notamment d’Afrique du Nord, comme par exemple « L’Exil au Maghreb – La condition juive sous l’Islam 1148-1912 » de David G. Litman et Paul B. Fenton que je te conseille et que je conseille à tous les lecteurs de ce blog, car il est très bien documenté et impeccablement présenté.

      Si tu penses que je parle d’une co-existence rêvée entre Juifs et Arabes, je ne sais que trop bien qu’elle a été la situation des Juifs en terres islamisées.. Cela n’a rien à voir avec la nécessité de défendre notre identité de Juifs d’Afrique du Nord. D’ailleurs, penses-tu que les Juifs ashkénazes étaient dans une situation plus enviables en Europe ? Et les Juifs d’Ethiopie vivaient-ils mieux en Ethiopie ? Pourtant tous revendiquent leurs spécificités culturelles et personne ne le leur reproche… Pourquoi le fait-on dès qu’il s’agit de Juifs de Tunisie ou d’Algérie ? Ça n’a pas de sens, c’est complètement infondé.

      Si je fais erreur et que ce n’est pas ce que tu voulais dire, alors je te présente toutes mes excuses. J’ai tellement l’habitude que l’on ne comprenne pas ma revendication concernant la défense de notre culture et nos traditions spécifiques que je suis un peu sur l’auto-défense sur le sujet.

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      1. L’Algérie, comme la Tunisie, a laissé de très bons souvenirs aux Juifs qui y ont vécu, ce qui malheureusement fait que souvent ces bons souvenirs ont effacé les mauvais dans leurs esprits.

        Les Juifs étaient la plupart du temps entre eux, dans leurs quartiers et ne fréquentaient pas, la plupart du temps, les Musulmans (et réciproquement). Ce qui fait que quand nous parlons des pays d’où nous venons (Tunisie, Algérie, Maroc) nous disons souvent « Ya ‘Hasra ! »

        Ce sont de beaux pays, ou c’était de beaux pays, avec une lumière, un train de vie, des parfums que nous n’avons jamais retrouvé ailleurs. Le problème n’était pas à ce niveau-là, mais au niveau des attitudes violentes et hostiles des Musulmans contre les Juifs lorsqu’ils débarquaient dans nos quartiers pour tout casser et nous assassiner, et notre statut de dhimmis. Mais cela n’arrivait pas tous les jours et nous avons eue une période d’accalmie, et même de convivialité sous protectorat français.

        Ce qui fait que beaucoup d’entre nous regrettent cette période où nous n’avions plus le statut de dhimmis, où l’entente avec les Arabes existait bel et bien. Mais ce que beaucoup d’entre nous semblent avoir oublié, c’est que ce n’était qu’une période, entre deux périodes de franche hostilité et de violences. Le « Ya ‘Hasra ! », ne fait, bien évidemment, pas référence aux heures dures en Afrique du Nord, mais aux belles heures. Il est tout aussi faux de prétendre que la vie en Tunisie, au Maroc ou en Algérie a toujours été magnifique que de prétendre qu’elle a toujours été insupportable. Mais il y a eu, effectivement, aussi des temps agréables et d’autres temps qui ne l’étaient pas du tout.

        PS : ce n’est pas, pour moi, le monde arabe. C’est le monde arabisé. Ou plus précisément le monde arabo-islamisé. Ce n’est pas parce que les Arabes ont conquis ces terres et y ont imposé l’islam qu’elles leur appartiennent. Ils restent des conquérants, illégitimes sur ces terres qu’ils ont volés aux Amazighs et autres peuples indigènes.

        Aimé par 1 personne

      2. Nous connaissons bien la triste réalité des relations judéo-arabes : loin d’être une cohabitation idyllique, elle fut régie par l’abjecte dhimmitude.
        Et oui, j’ai noté que tu es souvent sur la défensive et que, en conséquence, tu interprètes parfois à tort ce qui est dit ou écrit. J’en comprends les raisons et ne m’en formalise pas, ne te fais aucun souci.
        Je vais dans quelques jours faire un volontariat à Tsahal, aussi ne t’étonne pas si tu ne me vois plus réagir.

        Aimé par 1 personne

      3. Non, le statut de dhimmis n’a pas été non plus la situation permanente des Juifs en Afrique du Nord, prétendre cela est faux. Aussi faux que de zapper ces périodes horribles et ne prétendre que seules les bonnes ont existé. Dans un cas comme dans l’autre, c’est caricatural et cela ne reflète en rien la réalité de notre vécu.

        Si notre situation était de manière permanente aussi mauvaise que tu le penses et le dis, nous ne serions pas nostalgiques de notre vie en Afrique du Nord. Nous ne sommes pas masos.
        La réalité est plus complexe que toute une vie d’enfer en Afrique du Nord.

        Ma grand-mère et ma mère n’ont pas connu les persécutions arabes en Tunisie. Ma grand-mère (Z »L), naïvement, était interloquée du comportement des Arabes au Moyen-Orient. Elle répétait « Ce ne sont pas les mêmes Arabes ! »

        Elle n’a donc pas connu une situation qui a du avoir lieu avant sa naissance mais qu’elle n’a, elle, jamais connue. Elle est née à Tunis en 1925.

        Ah ? Tu me trouves souvent sur la défensive ? Lol ! Non, moi, je parlais du fait que je suis en défense automatique sur ce sujet précisément, par habitude de n’être pas compris ou mal jugé.

        Je ne pense pas avoir eu plusieurs accrochages avec toi (et même celui-là n’en était pas vraiment un !)… ou avoir souvent mal compris ce que tu me disais… Je suis étonné de ta remarque… Pourrais-tu, s’il te plaît, avoir la gentillesse de me donner quelques exemples ? Parce que, de mon côté, je ne vois vraiment pas du tout de quoi tu parles. <:o/

        כל הכבוד pour le volontariat Sar-El ! Tu verras, c'est super ! Je l'ai déjà fait ! :o)

        Aimé par 1 personne

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